On est samedi, l’ambiance est joyeuse à la maison. Ta grande sœur décide de se transformer en coach, il est temps qu’elle rencontre son petit frère. Elle m’a concocté un programme complet.
Danse, renforcement musculaire et yoga. On y met tout notre cœur, ça sent bon la joie et l’amour.
J’ai besoin de faire des pauses régulièrement, j’ai déjà des contractions depuis hier, mais je suis heureuse de les ressentir, et heureuse de partager ce moment avec Nine.
Le soir venu, je couche ta grande sœur, et comme le veut la tradition je reste avec elle jusqu’à ce qu’elle s’endorme.
Elle se colle à moi, on se dit qu’on s’aime et elle plonge doucement dans le sommeil.
À ce moment, je sais. Je sais qu’à la minute où je quitterai sa chambre, tu chercheras à pointer le bout de ton nez.
Alors je remplis le mien de l’odeur de ta sœur.
J’observe chaque petit bout de son corps endormi, j’ancre. Je sais que demain je la trouverai immense à côté de toi.
Ce moment collé contre elle emplit mon cœur d’amour.
Je quitte la chambre, m’allonge dans mon lit, et 5 minutes après, les contractions débarquent. Je souffle, je regarde un peu la montre, je me demande.. c’est là ? Ça y est ? 1 heure passe. Tu as la régularité d’une petite horloge suisse.
J’envoie un message à ton papa, qui regarde la télé en bas : “Bon, je pense qu’on ne va pas trop tarder ». Il débarque dans la chambre, tout sourire. Il est prêt.
Je passe une tête dans la chambre où ta mamie vient d’éteindre sa lumière : “Tu peux aller dormir avec Nine cette nuit, on part à la mater”.
Un gros câlin à ma maman, à mon papa, et nous voilà partis.
En voiture les contractions sont bien présentes, mais je respire doucement et on y arrive. Entre chaque contraction on se regarde avec ton papa, plus excités que des acariens au salon de la moquette.
Arrivés en douceur à la maternité, nous sommes les seuls à accoucher cette nuit. Un petit monito, et on nous installe en salle nature. J’en ai rêvé de cette salle.
On n’allume pas les lumières, on met juste une guirlande. Un bain est coulé, je me plonge dedans, il est brûlant, je sens instantanément mes muscles se détendre.
Pssssh, quel bonheur !
Ton papa s’occupe de la playlist, on oscille entre les audios d’hypnose pour les contractions et les musiques qui nous rappellent notre histoire.
On chante, on rit. Moi je vis mes meilleures contractions sur du Jul. Yes, vraiment classe^^
Quand le travail s’intensifie encore, je n’écoute plus que les audios d’hypnose, je me plonge dans un état second.
J’y suis bien, je vocalise à chaque contraction, mais ça ne reflète pas ma douleur. Les vocalises c’est ma force, comme une façon de rassembler mes forces, de laisser sortir le petit mammifère sauvage en moi.
7h dans cette baignoire et autour, à bouger, vocaliser, plonger à l’intérieur de moi.. je suis bien.
J’ai mal mais finalement pas autant que pour la naissance de ta grande sœur. C’est complètement acceptable. Je suis avec toi en pensée.
Papa peut même piquer un petit somme, je suis bien, je n’ai besoin de rien d’autre que sa présence.
Entre chaque contraction, je goûte au plaisir du calme plat, c’est si doux 💕
Rien d’autre à faire que juste…laisser faire
7h, ça pousse, et ça pousse fort tout de suite. Je me dis “qu’est ce que je fais ? Je sonne ou je sonne pas ?”
J’ai pas envie de sortir de l’eau mais je ne suis pas rassurée de te faire sortir en étant seule, finalement.
Alors, je sonne. Je sors de l’eau et m’installe sur le lit rond. Tout va bien.
Toujours pas de désespérance en vue.
Un examen que je demande, j’ai le feu vert, je peux pousser.
Un gyneco discret passe une tête dans la salle « Bonjour, je suis le dr V, je vois que vous vous débrouillez très bien, je vous laisse tranquille avec la SF, je reste dans les parages si besoin ».
C’est tout ce que je voulais, savoir que je suis en sécurité mais me débrouiller sans pression.
Mode poussée de lionne activé, je rugis à en faire trembler les murs
Mon corps pousse.. pousse encore.. Une heure vingt passe.
Moi je sens que tu ne descends pas. Je change plusieurs fois de position, je bouge, ça ne change pas. Je commence à trouver le temps long.
Je demande un nouvel examen et la sage-femme m’indique que le col est “un peu oedematié » ça bloque un peu bébé..
Bon, bon. Mon instinct me le dit, il va falloir passer au plan B.
Encore une heure de poussée supplémentaire. Tout mon corps y met toute sa force. Je le sens : je pousse au bon endroit. J’honore même la SF d’un petit cadeau 💩, je ne peux donc pas pousser plus “en bas” que ça.
Je me tortille. Au bout de 2 heures, j’en ai assez.
Quelque chose bloque, je fais trembler les murs comme une lionne à chaque poussée. Et toujours mon instinct qui me dit que quelque chose n’est pas dans le bon ordre.
On appelle la gyneco, le Dr V a laissé place au Dr G. Elle trouve qu’effectivement ça commence à faire un peu long. Demande à ce qu’on apporte l’appareil d’échographie.
Bingo. Tu es en occipito-sacré (OS). Comme moins de 5% des naissances.
Tu regardes les étoiles, mon doux rêveur. C’est pas grave de regarder les étoiles, mon chat. Disons qu’il y a un temps pour tout. On aura toute la vie pour des nuits au clair de lune à chasser les étoiles filantes. Là, pour ce jour là, ce serait plus simple pour nous deux si tu pouvais tourner, et regarder un peu le boule qui chamboule de ta daronne.
La gyneco propose de t’aider à tourner. Manuellement. Je pense très fort à toi et elle entame la manœuvre. Trop. C’est trop. Toi et moi, on n’en veut plus. La manœuvre échoue, tu restes à regarder les étoiles.
T’as raison mon lapin, c’est doux de rêver un peu✨
Je regarde ton rythme cardiaque sur le monito. Tu tapes tes meilleurs sprints. Mais ton cœur ne redescend pas entre les sprints. Pas gégé.
On se regarde avec la gyneco. “Tachycarde” et “OS” et “défaut d’engagement” ça commence à faire beaucoup pour un seul petit garçon.
Je lui dit “cesa ?”.
Je la vois réfléchir. Moi je sais déjà.
Tu ne prendras pas la voie classique.
De nouvelles contractions, à nouveau mon corps qui pousse, ton cœur qui vrombît comme un V8, la gyneco et l’anesthésiste se regardent.
Allez on y va.
Rachi.
Bloc.
C’est parti.
L’ambiance est légère au bloc. Moi j’ai envie d’être avec toi.
J’ai pas envie de légèreté, je ne sens plus mon ventre mais je n’oublie pas que toi tu y es encore. Je me refais mentalement la séance d’hypnose 3. Celle où je suis dans le ventre avec toi, ce lien entre nos deux cœurs. Je me sens apaisée, prête. Et je suis sûre que toi aussi.
Ton papa arrive dans le bloc, habillé en chirurgien. Je le trouve méga beau. Il a un calot rose et un pyjama de bloc bleu. Il est rassuré, rassurant, mon roc, ça change pas.
On démarre. Je ne quitte pas ton père des yeux. Je sais que ce ne sera pas long avant de t’entendre respirer pour la première fois.
Je m’attendais à être pas mal secouée, et finalement, à peine. Je sens que la gyneco se fraie un chemin jusqu’à toi. Et elle répète “j’ai hâte de savoir combien pèse ce petit bonhomme”, elle suppose que tu auras bien mangé à la cantine pendant 9 mois.
Je pousse, elle appuie une fois en haut de mon ventre en même temps.
Le temps est suspendu un instant…et puis… je t’entends crier. Avec le premier cri de ta grande sœur, c’est le son le plus doux et le plus fou qu’il m’ait été donné d’entendre. C’est aussi le bruit que fait mon cœur quand, d’un coup, il grossit pour te faire une place 🥰
Je fonds en larmes. Des sanglots gros comme des tempêtes. Tu es là, mon amour. On l’a fait💖
On me passe ton (pas si) petit corps, on te colle contre mon visage. Je ne te vois pas, tu es trop proche, mais je te respire. Tu es tout chaud et tout humide, tu sens comme le paradis. Tu me cries dans les oreilles mais tu sais quoi, t’as bien le droit de crier après ce voyage incroyable.
On t’emmène avec ton papa en dehors du bloc. Il y a beaucoup à aspirer dans tes poumons et tu as une énorme bosse sur la tête. Ça ne passait pas dans ce sens là, c’est évident. On te donne tout de suite de quoi te soulager. On mesure ta tête, 39cm, beau score bébé. 4.040kgs, pas le dernier à la cantoche, effectivement.
Pendant ce temps, on termine les petits travaux de couture sur moi. L’ambiance est légère. J’ai le sourire, j’atterris moi aussi.
Je te rejoins quelques minutes plus tard. Tu es tout contre papa, en peau à peau. Je tombe amoureuse à nouveau. Vous êtes beaux. Et on se retrouve enfin à 3. Je te prends contre moi, je sens la douceur de ta peau, ton odeur de paradis et à nous le peau à peau et la première tétée.
Tu cherches déjà à téter tout seul. J’ai l’impression que toi, comme moi, on a besoin de ce moment. Pour atterrir ensemble. Pour prendre ce moment de calme après cette petite heure rocambolesque.
Alors voilà, mon Raphaël, on l’a fait. On n’a pas emprunté tout l’itinéraire que j’avais prévu pour nous. Le final était inattendu, mais l’épopée, magique 💫💕
Je retiens de notre aventure la douceur de ce travail dans l’eau chaude, la confiance, la puissance et la fierté que j’ai ressentis. Je retiens aussi le sentiment de sécurité qui ne m’a pas quitté dans cette maternité.
Je retiens nos premiers instants si doux, nos premiers regards et la magie de ce moment, pour toujours.
Et regarde comme tu fais déjà la fierté de ta grande soeur...